4297 Sociologie | E.D.H. – Egalité des Droits Homos/hétéros

La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

E.D.H. - Egalité des Droits Homos/hétéros
Le blog de Numa - pour faire appliquer un jour la devise "Liberté, égalité, fraternité".
Famille | France | Histoire | Homoparentalité | Homophobie | International | Livres | Medias | Politique | Sociologie | Zemmour | 04.08.2014 - 02 h 23 | 7 COMMENTAIRES
Pourquoi les droits des minorités (dont les LGBT) ont-ils fait naître une polémique autour des 17e Rendez-vous de l’Histoire de Blois ?

Étiquettes : , , , , , , ,

Lancée dans un premier temps par Libération, une vive polémique est née cette semaine au sujet des 17e Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Elle a très vite pris de l’ampleur en étant relayée par de multiples médias comme Actualitté, la Nouvelle République, Toute la culture, la République des Livres (le blog littéraire de Pierre Assouline) ou BiblioObs (le site littéraire du Nouvel Observateur). Pour en comprendre les enjeux, revenons sur cette querelle, qui n’est pas celle des Anciens et des Modernes, mais qui amène à se poser de vraies questions sur la conception, l’organisation et les conditions de la vie intellectuelle en France et en Europe.

1) Les Rendez-vous de l’Histoire : le calme avant la tempête.

Du rififi à Blois ?

Blois, écrin paisible des RVH 2014

Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois, qui auront lieu cette année du 09 au 12 octobre 2014, sont une véritable institution dans le champ culturel français. Depuis 17 ans, ils constituent chaque année un événement incontournable pour les passionnés d’histoire, en donnant lieu à des débats et conférences destinés aussi bien aux chercheurs, enseignants et étudiants qu’au grand public désireux d’approfondir ses connaissances dans le domaine historique.

Fin juillet 2014, on apprend cependant, par les réseaux sociaux puis par une tribune parue dans Libération, que la belle harmonie consensuelle dans laquelle s’inscrivent habituellement ces rendez-vous a volé en éclats pour cette édition. Tout était pourtant bien parti : après avoir traité des sujets comme « Les utopies » (2000), « L’Argent » (2006), « Les Européens » (2008) ou « L’Orient » (2011), l’édition 2014 est consacrée au thème « Les rebelles ». La personnalité choisie pour présider cette édition est d’une envergure scientifique incontestable : il s’agit de Michelle Perrot, militante féministe et historienne unanimement reconnue. Aucune fausse note n’était donc a priori à craindre.

2) « J’ai accepté par erreur ton invitation »

Le scandale est arrivé par là où on ne l’attendait pas. Le 29 juillet, Edouard Louis, étudiant en sociologie à l’Ecole Normale Supérieure ainsi qu’à l’Université de Picardie-Jules Verne, et auteur du roman Pour en finir avec Eddy Bellegueule, publie sur twitter le message suivant :

« J’ai dû annuler ma participation aux Rendez vous de l’Histoire de Blois, voyant que l’horrible Gauchet faisait la conférence inaugurale (!?) »

Le philosophe Geoffroy de Lagasnerie publie peu après un twitt similaire :

Comme Edouard Louis, j’ai annulé ma participation aux Rendez-vous de l’Histoire pour protester contre la présence de Marcel Gauchet.

En effet, la conférence inaugurale des rendez-vous doit être tenue, le 9 octobre 2014, par l’historien et sociologue Marcel Gauchet. Pour expliquer leur décision, les deux jeunes intellectuels publient, chacun sur son site personnel, un texte commun, qui est repris dès le lendemain 30 juillet sous forme de tribune dans Libération. Ils y précisent les motivations de leur démarche, et, s’il semble nécessaire de lire ce court texte dans son intégralité, on peut néanmoins tenter de le résumer et de le commenter en quelques paragraphes de synthèse.

3) Une tribune contre Marcel Gauchet, moteur et promoteur du retour en arrière.

Manifestation féministe en 2014.

Manifestation féministe en 2014.

Selon les deux auteurs de cette tribune, Marcel Gauchet est un penseur résolument réactionnaire, qui a constamment vilipendé les grands mouvements d’émancipation sociale et sociétale qui ont animé la France durant les dernières décennies (dont, entre autres, la lutte pour l’égalité des droits entre couples hétérosexuels et couples de même sexe). Que Marcel Gauchet réalise précisément la conférence inaugurale de ces Rendez-vous consacrés cette année à la rébellion, est donc tout à la fois un non-sens, une insulte et une humiliation pour ceux qui ont vraiment été « rebelles » dans leur époque, qu’ils soient connus ou anonymes : féministes, militants LGBT, acteurs des grands événements sociaux… En effet, Marcel Gauchet n’a eu de cesse de lutter contre leurs actions et leurs valeurs, que ce soit en son nom propre ou par le biais d’ « idéologues réactionnaires » dont il a contribué à diffuser et légitimer la pensée. De fait, il n’est besoin que de consulter le numéro le plus récent de la revue qu’il dirige, ou de se pencher sur l’historique de cette revue, pour découvrir que ces accusations, si elles sont certes graves et vigoureuses, n’en sont pas moins justifiées par les faits.

Car Marcel Gauchet n’a pas peur de réaliser par exemple un dossier à charge, dirigé exclusivement et directement contre « les enfants du mariage homosexuel », où l’on peut lire, sans la moindre nuance ni contradiction, que l’homosexualité est un choix de vie personnel, qu’elle est totalement contre-nature, qu’elle peut mettre fin à la survie de l’espèce humaine et des sociétés, que les droits LGBT nous mèneront au totalitarisme, et que les enfants des familles homoparentales sont tous comparables aux enfants maltraités ou aux filles mariées de force par leur père.

Mai 68

Mai 68 : l’Odéon est occupé par des manifestants

Clairement associé depuis longtemps à la « révolution conservatrice », selon l’expression de Didier Eribon, Marcel Gauchet s’est opposé à la « pensée 68 », et en particulier à tout ce qui, de près ou de loin, pouvait remettre en cause l’autorité établie des institutions toutes-puissantes du début des années 60 : la famille nucléaire hétérosexuelle, le mandarinat universitaire, l’hégémonisme phallocratique de la domination masculine, l’infaillibilité des dogmes religieux, l’autoritarisme du politique incontestable… Fustigeant tour à tour l’anti-racisme, le féminisme, la « génération 68 », etc., Gauchet et la plupart de ses amis invités à contribuer à sa revue ont développé et défendu les thèses qui font aujourd’hui le bonheur d’Eric Zemmour, inspirent parfois Alain Soral, font le lit du Front National, sont étalées régulièrement dans Causeur et Minute ou diffusées sur Radio Courtoisie. Ils ont donné à ces opinions le sceau d’une certaine légitimité médiatique et universitaire, en voulant faire passer pour des adversaires acharnés du bien de l’humanité les « rebelles » qui ont combattu, eux, sous quelque forme que ce soit, pour leurs droits, pour le droit des autres et/ou pour l’amélioration de la société.

Face à cet état de faits, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie concluent leur tribune en appelant l’historienne Michelle Perrot « à démissionner de son poste de présidente de cette 17ème édition » des Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Soutenus et rejoints dans leur décision par le sociologue et écrivain Didier Eribon, qui a lui aussi annulé sa participation, ils appellent également les autres intervenants de ces rencontres à ne pas se rendre aux débats auxquels ils sont invités.

4) Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’Histoire : l’arbre qui cache la forêt des « débats » biaisés.

Ceci étant posé, il faut cependant bien comprendre que la simple figure de Marcel Gauchet n’est pas, en réalité, l’objet principal de l’indignation des trois intellectuels qui ont annulé leur venue. Ce qui motive en arrière-plan leur riposte déterminée, c’est bien plutôt l’organisation de plus en plus fréquente de tels débats biaisés qui, « dans le champ culturel, intellectuel ou médiatique » en arrivent subrepticement, par leur organisation même, à « légitimer les opinions les plus violemment conservatrices », sous couvert d’équilibre des opinions et du respect de l’esprit démocratique.

Pour bien saisir les enjeux du problème, qui dépassent très largement cet événement ponctuel mais significatif, il est sans doute nécessaire de prendre quelques exemples, malheureusement bien connus de la plupart d’entre nous. Pour le bien de la démonstration, et pour aborder les choses le plus simplement possible, nous nous limiterons au strict domaine des médias audio-visuels pour illustrer le problème mis au jour par cette affaire.

Le "débatteur" Eric Zemmour.

Le « débatteur » Eric Zemmour.

Les « débats » de France 2, RTL, I-Télé et Paris Première ont légitimé les paroles violentes et haineuses de « débatteurs » patentés comme Robert Ménard et Eric Zemmour, qui étaient les « chroniqueurs » et invités réguliers d’émissions où ils pouvaient à loisir cracher sur tous les mouvements sociétaux d’émancipation (auxquels ils appellent d’ailleurs toujours régulièrement leurs partisans à s’opposer de toutes leurs forces). Dans l’ensemble des médias, on a pu entendre discourir de manière très régulière, et trop souvent sans l’ombre de la moindre contradiction, des « invitées » comme Christine Boutin ou Frigide Barjot – cette dernière ayant fait jouer tous ses contacts médiatiques et politiques pour apparaître le plus souvent possible dans les médias, et même pour être reçue à l’Elysée, sans aucune légitimité d’aucune sorte.

N’a-t-on pas vu même Alain Soral, condamné dès 2007 pour diffamation raciale et incitation à la haine raciale, deviser et pérorer tranquillement sur les plateaux de France 3 jusqu’en 2011 ? Les exemples les plus édifiants pourraient être multipliés à l’envi. Cette réflexion n’est d’ailleurs pas limitée qu’à la France : la présentatrice allemande Sandra Maischberger a par exemple elle aussi été sous le feu des critiques cette année lorsque, pour « débattre » d’un sujet en lien avec les LGBT, elle a invité des « homophobes notoires » à s’exprimer, comme la journaliste conservatrice et anti-féministe Birgit Kelle ou le lobbyiste protestant Hartmut Steeb.

A partir de là, il n’est certes pas question de s’opposer au principe du débat en général, ni de renier le principe de la liberté d’expression. Mais il faut se demander si, dans l’espoir noble (mais vain) de représenter tous les points de vue, ou dans l’ambition plus prosaïque de faire parler de soi grâce à quelques propos scandaleux, il est bon de faire prospérer, au nom du débat, les pensées les plus extrémistes, réactionnaires et délétères.

5) Le débat éthique et « les hérétiques ».

Marcel Gauchet a beau jeu de verser dans l’insulte, en affirmant que la polémique dont il est l’objet n’est due qu’à son rejet (réel, au demeurant) des travaux de Bourdieu et Foucault. Il affirme ainsi au Nouvel Observateur :

« Pour les plus fébriles des séides [de Bourdieu et Foucault], j’ai commis le péché ultime en portant une main sacrilège sur des idoles. Ils ne veulent pas débattre. Ils excommunient, ils chassent les hérétiques. »

Gare à Torquemada !

Gare à Torquemada !

Mais la question n’est pas de « vouloir débattre » : la question est de savoir quelle sont l’ambition et la légitimité du débat posé. Quelle signification et quel crédit peut-on apporter à une série de débats sur « Les rebelles », lorsque la conférence inaugurale de l’événement est attribuée à un homme qui a justement toujours prôné une opposition résolue à toute forme de « rébellion » favorisant un tant soit peu l’émancipation et l’égalité des individus dans les domaines sociaux et sociétaux ?

D’ailleurs, que « l’hérétique » se rassure : il est d’ores et déjà soutenu par un allié de poids – le bon Michel Chassier, secrétaire départemental du Front National du Loir-et-Cher. Ce dernier vient en effet de lui adresser sur son blog ses encouragements contre « cette exclusion inquisitoriale ». Il prône la « tolérance » pour cet homme qui « réfléchit sur la démocratie et l’école » et « polit ses arguments », tandis qu’Edouard Louis, présenté par le FN comme « syndicaliste gauchiste » et « militant homosexuel », ne saurait que « surfer sur des thèmes plus accrocheurs comme l’homosexualité ». Le FN volant au secours de Marcel Gauchet : voilà bien qui montre, une fois encore, que l’on a les amis qu’on mérite !

6) Mais qui sont les rebelles ?

Plus sérieusement, on comprend sans doute mieux pourquoi c’est Edouard Louis qui, le premier, a été sensible à cette aberration intellectuelle et morale. Il revendique justement, lui, de s’être rebellé à la fois contre la classe sociale à laquelle le système l’avait assigné, et contre les injures et actes homophobes qu’il a endurés. C’est précisément autour du thème de « l’insoumission en héritage » qu’il a réuni plusieurs personnalités contemporaines, afin d’étudier les apports de la pensée de Pierre Bourdieu pour le monde d’aujourd’hui. C’est également le titre « Duras, l’insurrection » qu’il a choisi pour sa conférence-lecture au festival d’Avignon. Quel que soit le jugement que l’on porte par ailleurs sur le roman qui l’a fait connaître au (très) grand public, on ne peut douter du fait que « la rébellion » soit un thème qui lui tient à coeur et dont il parle avec intérêt.

Des rebelles des années 2000-2010

Des rebelles des années 2000-2010

Finalement, la meilleure contribution à cette série de « débats » sur la rébellion pourrait bien être l’acte de ces trois intellectuels, qui se sont justement « rebellés » à la fois contre un homme qui s’est toujours lui-même opposé aux rébellions, émancipatrices, mais aussi et surtout contre un système qui tend à promouvoir les pensées les plus extrêmes sous couvert de « débats » qui lui permettent de se donner bonne figure.

Lorsque, dans quinze ans, des sociologues et historiens se pencheront sur le thème de la rébellion dans les années 2010, ils parleront forcément de la rébellion pacifique qui a permis aux minorités d’accéder peu à peu à l’égalité des droits (malheureusement encore fort incomplète) ; ils parleront sans doute des tentatives de rébellion haineuses, lancées par des groupuscules réactionnaires pour s’opposer à cette égalité, mais heureusement avortées malgré leur violence ; ils parleront peut-être de l’acte de rébellion qui a été initié par Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon, s’il permet de donner lieu à une réflexion plus large sur les conditions du « débat » et de la vie intellectuelle, culturelle et médiatique ; mais il y a bien peu de chances pour qu’ils fassent référence, en termes élogieux, au choix de Marcel Gauchet comme responsable de la conférence inaugurale des Rendez-vous de l’Histoire de Blois.

Se passionner pour l’histoire, n’est-ce pas également s’intéresser au temps présent, et se pré-occuper de l’avenir ? Les organisateurs de cette édition des Rendez-vous de l’Histoire de Blois n’en semblent malheureusement pas du tout convaincus.

Famille | France | Gestation pour Autrui | Homoparentalité | Homophobie | Livres | Mariage | Politique | Sociologie | 02.08.2014 - 00 h 14 | 10 COMMENTAIRES
Quand la revue « Le Débat » (Gallimard) se déchaîne sur le « problème » des couples et parents homosexuels

Étiquettes : , , , , , , , , ,

Dans son numéro 180 de mai-août 2014, la revue Le Débat (rédaction : Marcel Gauchet) a réalisé un dossier intitulé « Les enfants du mariage homosexuel ». Ce dossier thématique est présenté ainsi (p. 122) :

« La filiation [dans les couples de même sexe] continue de troubler et de diviser profondément l’opinion. Face à ce foyer d’incertitudes, la bonne démarche ne saurait consister à décréter qu’il n’y a pas de problème, mais à mettre les données du problème sur la table, afin de les soumettre à un examen dépassionné et libre de préjugés. C’est ce à quoi s’efforcent les textes réunis ici ».

Une fois qu’on a lu le dossier en question, on éclate de rire (mais pas trop fort pour les femmes) en repensant au prétendu « examen libre de préjugés » qui nous a été promis. En guise d’analyse impartiale, la revue Le Débat nous offre en réalité un dossier complètement à charge contre les LGBT, faisant d’eux les prochains fossoyeurs de la civilisation, de la vertu et du bien des enfants – rengaine bien connue qu’entonnent à leur tour,  dans une belle harmonie chorale, les auteurs de ces articles.

1) Des « débatteurs » tous d’accord dès le départ.

le débatIl faut dire tout d’abord que les rédacteurs des articles n’ont sans doute pas été choisis au hasard. Ils ont en commun de faire partie du peloton de tête dans le Tour de France des réactionnaires. Parmi les six auteurs qui ont réalisé ce dossier, voici le quinté des réacs de salon cossu qui discourent sans vergogne sur les familles des autres (qui ne leur ont rien demandé) :

– le bon docteur Maurice Berger, qui accuse par ailleurs le « lobby homoparental » d’ « intoxication » et d’ « intimidation » ;

– la pédiatre Catherine Dolto, « fille de » (Françoise Dolto) et « soeur de » (Carlos), dont le principal fait de gloire est d’avoir insulté Daniela Lumbroso, et qui est devenue entretemps l’une des références du député UMP Hervé Mariton pour s’opposer au mariage pour tous ;

– la sociologue de l’art Nathalie Heinich, qui considère sans rire que le mariage pour tous s’oppose à l’équité, tout en mettant fin au principe méritocratique, et que le mariage n’a pas à « compenser les conséquences problématiques que peuvent avoir pour des individus leur refus de recourir à des arrangements avec l’autre sexe » ;

– le professeur Jean-Claude Quentel, qui affirme, lui aussi sans rire (mais comment font-ils ?), que « les phénomènes d’homosexualité » découlent directement… de la paranoïa ;

– et, last but not least, l’essayiste auto-proclamé Paul Thibaud, qui accuse tous les parents homosexuels de commettre un indigne « abus de pouvoir » envers leurs enfants.

Quelle équipe ! On se demande bien sur quel critère les « débatteurs » de la revue Le Débat ont été choisis par Marcel Gauchet et ses conseillers : peut-être s’agissait-il de déterminer qui serait le plus homophobe des rédacteurs ? Qui aurait la médaille d’or de l’argument le plus absurde ? Qui serait le champion de la pointe assassine pour défendre les enfants contre les hordes de mariés homosexuels qui leur voudraient du mal ? En tout cas, une chose est sûre : ce n’est pas la pluralité des points de vue qui a été le principal critère pour réaliser le casting des contributeurs. Dans Le Débat, on peut bien écrire n’importe quoi (et on ne s’en prive pas), mais on n’y invite pas n’importe qui !

2) Délires et absurdités : faux débat « dépassionné » mais vraie arnaque intellectuelle

Penchons-nous à présent sur le contenu des articles : que lit-on dans la revue Le Débat, lorsqu’elle publie un dossier sur « les enfants du mariage homosexuel » qu’elle promet « dépassionné et libre de préjugés » ? Ces quelques morceaux choisis vous permettront d’apprécier la qualité et l’objectivité des contributions compilées avec soin par la revue Le Débat. Par souci de concision, nous ne citerons que quelques courts extraits de chaque article : ce dossier « dépassionné » mériterait cependant de faire l’objet d’un long article pour que ses arguments soient précisément démontés un par un.

a) Nathalie Heinich (CNRS) : la lutte contre « la perversion » et la logique des « choix de vie ». 

Un livre de N. Heinich, au titre prémonitoire.

Un livre de N. Heinich, au titre prémonitoire.

Nathalie Heinich a la mémoire longue et la rancune tenace : elle regrette dans son article pour Le Débat qu’à la place du Pacs (auquel elle était déjà opposée) et du mariage, on ne se soit pas contenté pour les couples homosexuels « d’une extension du droit des concubins ». Elle a aussi l’art de noyer le poisson : pour justifier son opposition au mariage pour tous, elle cite pêle-mêle l’abolition des notes à école, le droit à la retraite anticipée pour les pères de trois enfants, la convention collective pour le cinéma français (p. 124), mais aussi les militants anti-racistes, les « supporters de sportifs handicapés », le féminisme, « l’inégale aptitude à courir le cent mètres » et même « l’inégale longueur des chaussures » (p. 127-128). Prévert lui-même n’aurait sans doute pas osé un tel inventaire ! Mais Nathalie Heinich, elle, elle ose.

En six pages, Nathalie Heinich affirme à l’envi que le mariage pour tous est « une perversion de l’idéal républicain », « très exactement, un dispositif pervers », « une multiple perversion ». Et, comme si ce n’était pas suffisant, elle ajoute, pour fustiger à nouveau « de tels dispositifs pervers » : « La perversité va souvent de pair avec le déni ». Etonnante, cette propension à parler de « perversion » en martelant le mot, dans un article sur les LGBT.

La sociologue prétend également que les militants des droits LGBT ont « invoqué, comme cela a été fait », un « droit à l’enfant »… alors que cette expression, en réalité, provient justement des opposants aux droits civils pour les LGBT ! Mais le morceau de bravoure de Nathalie Heinich est sans doute celui-ci, qu’il faut lire in extenso pour l’apprécier :

« Dans le cas [des homosexuels], l’incapacité [à procréer] ne relève pas d’une donnée physiologique mais d’un choix de vie, en l’occurrence le choix de refuser le commerce sexuel avec l’autre sexe, même dans un but purement procréatif. »

Eh oui : pour Nathalie Heinich, l’homosexualité est un choix. Elle admet pourtant trois pages plus loin que « désirs ou pulsions ne relèvent pas d’un choix », mais, comme elle n’est pas à une contradiction près, elle fustige tout aussitôt « le déni des conséquences du choix d’identité sexuelle sur l’accès à la procréation ». Aux LGBT qui ne cachent pas leur homosexualité, elle préfère en outre « les nombreux homosexuels qui choisissent de ne pas s’afficher comme tels dans toutes les dimensions de leur existence ».

Faut-il en rajouter ? En tout cas, Nathalie Heinich, elle, en rajoute. Selon elle, les LGBT qui souhaitent avoir des droits équivalents à ceux des hétérosexuels ont :

« Un mode de fonctionnement psychique qui ne connaît d’autre modalité de transaction avec le réel que le fantasme infantile de toute-puissance opposé à une autorité forcément maléfique, et forcément coupable ».

« Perversion », « fantasme infantile », « fonctionnement psychique » perturbé, « choix de vie », rejet d’un « droit à l’enfant » prétendument « invoqué »… : Nathalie Heinich remplit allègrement une ligne complète sur le bingo des arguments stupides contre les droits LGBT. Mais Le Débat a sélectionné les meilleurs joueurs, et elle aura fort à faire contre ses partenaires qui participent à la même revue…

b) Jean-Claude Quentel, Jean-Yves Dartiguenave (Université de Rennes II) : les justiciers de la Nature contre l’homosexualité.

On ne sait que choisir dans l’article des professeurs Jean-Claude Quentel et Jean-Yves Dartiguenave, tant ce qui y est écrit heurte le sens commun. Il faut avouer cependant que les deux professeurs y vont crescendo dans leur argumentation, et n’abattent pas tout de suite les cartes maîtresses qu’ils possèdent en matière d’aberration intellectuelle. Le début de l’article peut sembler honnête, voire modéré, et on imagine le directeur de rédaction du Débat être saisi d’effroi lorsqu’il a lu les quelques lignes semblant déroger à la ligne éditoriale qu’il a choisie, à savoir démolir le mariage pour tous et prouver que les droits LGBT sont une erreur pour le bien de la civilisation. Durant quatre pages (pp. 130-133), on pense comprendre en effet que les familles homoparentales pourraient élever des enfants correctement ! Diantre !

Mais le lecteur homophobe est vite rassuré par les cinq pages suivantes : on y apprend d’abord que les enfants de ces familles sont forcément victimes d’une « stigmatisation » qui a des « effets psychologiques » sur eux. Mais surtout, brusquement, et sans autre forme d’explication, l’homoparentalité est qualifiée de « préoccupation individualiste », qui exigerait de la société d’être « à la disposition de chacun de ses membres » et qui ne se ferait aucun « souci de la cohésion sociale ». Alors le crescendo commence : l’homoparentalité serait le résultat de « la complainte individualiste » et de « l’effacement de toute différence, aussi bien naturelle que sociale ». Avec le mariage pour tous, « notre société tend […] à une forme de promotion de l’identique qui aboutirait, si elle était menée à son terme, à un anéantissement du social lui-même ».

Contre les LGBT, Quentel et Dartiguenave, les Dupont et Dupond du Débat, se font alors les défenseurs tout à la fois de la Société et la Nature – qui, jusqu’à preuve du contraire, ne leur ont pourtant rien demandé. Que nous apprennent en effet ces deux penseurs invétérés ? Voici les joyaux de leur réflexion :

« L’analyse nous conduit à conclure que le contexte socio-historique réduit nécessairement les possibilités d’exercice de la parentalité par des couples de homosexuels […]. Ces couples se sont mis dans la position de ne pouvoir procréer. […] L’homosexualité porte en elle-même la contestation de la différence naturelle des sexes, plus exactement de leur complémentarité et, du coup, de la procréation. »

Quentel et Dartiguenave, insidieusement, se mettent alors à opposer l’homosexualité et la nature. Comble du cynisme, ils justifient par là-même, sans la moindre vergogne, la pénalisation de l’homosexualité. Voilà un texte qui fera sans doute fureur en Ouganda :

« Telle est la raison première pour laquelle l’homosexualité a été et est toujours condamnée dans de multiples sociétés ; il y va pour celles-ci non seulement du devenir de l’espèce, mais de celui de la société et de son organisation ».

Vous aimiez Vanneste ? Vous adorerez Quentel et Dartiguenave !

Vous aimiez Vanneste ? Vous adorerez Quentel & Dartiguenave !

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Quentel et Dartiguenave, qui n’ont peur de rien, rejoignent alors, de manière tout à fait logique dans leur mode de pensée, les arguments développés en son temps par Christian Vanneste. D’ailleurs, par honnêteté intellectuelle, ils auraient pu citer le nom du député UMP, étant donné les larges emprunts qu’ils effectuent directement aux sources de son idéologie. En effet, les deux auteurs, sous le patronage tacite de C. Vanneste, reprennent l’antienne bien connue de l’homosexualité contre-nature et menant à la fin de la civilisation.

Tout LGBT ayant subi l’homophobie dans sa jeunesse a déjà entendu mille fois cet argument stupide. Il fallait malgré tout que la revue Le Débat tentât de redonner du crédit à cette théorie abjecte et délétère, en laissant s’exprimer Quentel et Dartiguenave en ces termes :

« Il n’y aurait plus d’espèce humaine si l’homosexualité était généralisée ».

Au cas où l’on n’aurait pas compris que l’homosexualité est bien « contre nature », les auteurs enfoncent le clou (pourquoi donc s’en priveraient-ils ?) :

« L’homosexualité est profondément humaine. Elle ne saurait se réduire à une affaire naturelle et se fonder sur la comparaison avec des animaux qui s’accouplent entre congénères du même sexe constitue une grossière erreur. L’homosexuel choisit comme conjoint un homme ou une femme du même sexe social que lui, et non pas un mâle ou une femelle. Ce en quoi l’homosexualité est affaire de culture. […] L’homme « pervertit » toujours sa nature et, en l’occurrence, sa sexualité naturelle […] ; l’homosexuel, quant à lui, pousse cette prise de distance par rapport à l’ordre naturel des choses jusqu’à lui substituer totalement son reclassement culturel ».

L’homosexualité décrite comme perversion suprême, comportement totalement opposé à « l’ordre naturel des choses » et affaire de choix : tout y est ! Là encore, le bingo est presque complet ! Mais les auteurs ont sans doute peur d’être mal compris, alors ils insistent, cette fois sous couvert d’un pseudo-jargon vaguement scientifisant :

« L’homoparentalité a ceci de particulier qu’elle réifie ou hypostasie le culturel, en l’occurrence le social […]. Cette « forclusion » des conditions naturelles participe d’une forme de clôture de la famille homoparentale sur son propre arbitraire social. […] En acceptant de se poser la question de l’homoparentalité, notre société tend étrangement à évacuer le registre de la nature. »

Mais est-il naturel d’écrire des âneries dans Le Débat pour déverser sa bile sur les droits des LGBT et de leurs familles ? La question n’a été ni posée ni résolue dans ces quelques pages : il faudrait que nos Dupont et Dupond se penchent sur cette nouvelle énigme.

Les auteurs concluent sur quelques phrases vagues, qui dépeignent implicitement les LGBT comme d’irresponsables égoïstes incapables de se contrôler, et qui considèreraient que « du point de vue du désir […] tout est posé comme possible », « qu’aucune limite ne doit entrer en ligne de compte dans la problématique de la recherche de satisfaction » et que « le désir d’enfant » peut « échapper à cette nécessité de se conférer des exigences ». Ils leur rappellent donc, comme s’ils avaient été attendus depuis 20 siècles pour annoncer cette grande nouvelle au monde ébahi, que, « pour des raisons proprement éthiques », « il n’est pas possible, humainement, de tout avoir ». Cela est vrai, mais il serait bon qu’ils réalisent aussi que, pour des raisons proprement éthiques, on ne peut pas non plus, humainement, raconter n’importe quoi.

c) Maurice Berger (CHU Saint-Etienne), le docteur Knock de l’homoparentalité.

knockMaurice Berger ne manque pas d’humour, puisqu’il lance en introduction : « Quels amalgames nous empêchent de réfléchir sereinement ? ». S’il veut vraiment une réponse, il n’a qu’à lire les deux articles qui précèdent le sien, ou relire sa propre production.

Pour Maurice Berger, l’homoparentalité pose « des risques » pour « le développement affectif de l’enfant ». Il accuse toutes les études réalisées à ce jour sur le sujet de comporter « des défauts méthodologiques majeurs », en prenant par exemple Martine Gross et Stéphane Nadaud (qu’il cite tous deux nommément) soit pour des imbéciles, soit pour des faussaires. Seule l’étude de Mark Regnerus, qu’il prend pour argent comptant, trouve grâce à ses yeux, alors que sa méthodologie et ses résultats sont par ailleurs extrêmement contestés.

Pour Maurice Berger, seuls les opposants à l’homoparentalité sont des êtres objectifs, honnêtes, loyaux et impartiaux. En effet, il considère que « les tenants de l’homoparentalité » utilisent tous « le bluff », « l’intimidation », « les fausses affirmations », « l’opinion personnelle » et « l’amalgame ». Pour lui, les LGBT veulent « l’indifférenciation père-mère » ; leurs revendications sont caractérisées par « l’exacerbation des désirs personnels » et « le refus de reconnaître des limites frustrantes » ; ils font des lois « des self-services destinés à satisfaire les désirs de tous ».

Les LGBT font tellement peur à Maurice Berger et à « la plupart des collègues avec qui [il] évoque la question » que, selon lui, tous ces braves gens, bien qu’opposés au mariage pour tous, « n’ont pas de lieu où s’exprimer, ou n’ont pas le courage de le faire face aux passions hostiles » (p. 142). Il faudrait que Maurice Berger et ses collègues sortent parfois de leur cabinet, et qu’ils écoutent RTL, Europe 1, RMC…, qu’ils regardent I-Télé, BFM, LCI, France 2, TF1, France 5… ou qu’ils lisent le Figaro, Valeurs actuelles, Le Point… : les opinions qu’ils disent ne pas avoir pu défendre y ont été très abondamment relayées !

Malgré son manque d’information évident, et nonobstant la terrible censure dont il se dit victime, Maurice Berger a des idées, et il tient à le faire savoir :

« Le dispositif dans lequel les enfants se portent le mieux est la famille biologique (père, mère et enfant vivant ensemble) […] Le couple hétérosexuel est ce que l’on a trouvé de mieux ».

Alors que même le Vatican ne considère plus que l’homosexualité est un choix, Maurice Berger, lui, affirme que l’homosexualité est « un choix de vie sexuelle, qui empêche ce projet de conception hétérosexuelle ». Il est absolument sûr et certain que l’homoparentalité « peut être à l’origine d’une souffrance très importante chez les enfants ».

Il faut prévenir Maurice Berger (Bonjour, Docteur !) que, si souffrance il y a, c’est plutôt celle du lecteur contraint de lire ces stupidités indignes dans une revue qui se prétend sérieuse :

« Comment une petite fille peut-elle arriver à comprendre que deux hommes qui ne veulent pas avoir de femme puissent en même temps avoir désiré une fille ? »

Avec cette phrase, on ne verse pas seulement dans l’abjection : la teneur des propos atteint la profondeur de la bêtise la plus crasse. Cette phrase montre une chose qui est cependant vraie : qu’un fait pourtant simple à saisir soit inaccessible au bon docteur Maurice Berger ne signifie pas qu’une petite fille de cinq ans soit incapable de comprendre ce même fait.

En toute sobriété, le docteur Berger conclut son article en invoquant au sujet de l’homoparentalité « le principe de précaution », comme « à propos du maïs transgénique ». La première des précautions serait sans doute d’avertir les honnêtes gens de ne pas perdre leur temps, sauf s’ils n’ont rien de mieux à faire, à lire les élucubrations du docteur Berger dans cet article.

On s’étonne d’ailleurs que le « chef de service en psychiatrie des enfants » au CHU de Saint-Etienne se permette de raconter aux lecteurs du Débat les consultations qu’il a eues avec deux enfants, et qu’il en instrumentalise ainsi le contenu aux dépens des familles qui sont venues le consulter (voir p. 144). Les familles homoparentales qui ont fait confiance au docteur Berger doivent être bien surprises de retrouver dans les colonnes du Débat la retranscription des propos que leurs enfants ont tenus dans le secret du cabinet. Il est à espérer que, sur ce point, les moeurs et pratiques du CHU de Saint-Etienne ne soient pas partagées par les centres hospitaliers qui lui sont proches, de Roanne à Givors en passant par Lyon ou Annonay.

d) Catherine Dolto (Gallimard Jeunesse) : la conquistador anti-GPA.

Catherine Dolto

Catherine Dolto

Catherine Dolto a un combat dans sa vie : lutter contre la GPA et contre ceux qu’elle appelle avec un dédain non dissimulé les « humains en mal de procréer ». Catherine Dolto n’a pas peur des contradictions, puisque, intervenant dans un dossier intitulé « Les enfants du mariage homosexuel », elle affirme qu’elle parlera de la GPA « en dehors de toute considération sur la nature des couples y ayant recours ». Elle use elle aussi d’un humour apparemment largement partagé par les contributeurs au Débat : elle dit refuser « les réponses souvent militantes, voire dogmatiques » sur la GPA… mais c’est pour mieux imposer les siennes, qui pour le coup sont très clairement militantes et dogmatiques !

Catherine Dolto commence sur d’étranges bases, puisqu’elle s’appuie étonnamment sur des définitions fausses. Ainsi, l’une de ses premières notes de bas de page indique : « Mère porteuse : la mère porte un enfant issu de la fécondation de son ovule par le sperme du père qui adoptera l’enfant ». Cette définition est peut-être la sienne, mais ce n’est pas du tout la définition commune des mères porteuses, qui, comme chacun devrait le savoir, ne portent généralement pas un enfant issu de leur propre ovule !

Si Catherine Dolto a des lacunes en matière de lexique, il semble que ça n’aille pas mieux en droit. Dans l’une des parenthèses les plus absurdes qui soient, elle affirme, dénonçant « la souffrance » de la mère porteuse et de « ses autres enfants » : « La loi en France, semble-t-il, imposerait que [la mère porteuse] ait [d’autres enfants]. » Mais Catherine Dolto n’a donc pas encore réalisé que « la loi en France » interdit strictement les mères porteuses ? Elle a pourtant eu le temps de se renseigner, puisque cette interdiction date d’il y a plus de vingt ans !

On n’oserait taxer Catherine Dolto d’ignorance, mais on peut l’accuser de mépris. Pour elle, les enfants de GPA ne peuvent avoir aucun « sentiment de leur dignité », ils sont comme « un objet ou un animal de compagnie », leur humanité est « en péril, comme celle de ceux qui l’entourent » ; ils sont comme « les animaux dans les cruels élevages industriels », et ils sont forcément victimes de « complexités névrotiques potentiellement pathogènes » (qu’en termes fort galants ces choses-là sont dites !), tout comme les mères porteuses et ses autres enfants.

L’article comporte une longue digression vague sur l’haptonomie et l’épigénétique, qui n’apportent en réalité aucun argument ni pour ni contre la GPA. Mais ce n’est pas l’avis de Catherine Dolto : pour elle, la GPA « prépare la barbarie à venir », elle empêche de « tirer le petit mammifère humain vers son humanité  » et de « canaliser la violence ». Elle est comparable aux « pratiques vétérinaires » et empêche le « respect de l’humanité » de l’enfant.

On l’aura compris : pour Catherine Dolto, ce n’est pas être humain que de recourir à la GPA, de participer à une GPA, ou de naître par GPA. Dans cette nouvelle Controverse de Valladolid, on espère que Catherine Dolto et ses partisans finiront par reconnaître, sinon une âme, tout au moins une forme de dignité humaine aux familles qu’ils conspuent abondamment, et qui vivraient tout aussi bien sans leurs admonestations grandiloquentes et dégradantes.

e) Paul Thibaud (philosophe retraité) : le cynique décomplexé.

Paul Thibaud

Paul Thibaud

Paul Thibaud est l’ancien directeur d’Esprit. Une plaisanterie courante raconte que l’on dirige « Esprit » lorsqu’on en manque. De fait, si Esprit est à l’esprit ce que Le Débat est au débat, il y a effectivement du souci à se faire.

Pour Paul Thibaud, le mariage pour tous concerne « un microcosme », et l’homoparentalité « de rares exceptions ». Il s’étonne donc que l’on ait voulu changer la loi pour si peu de monde. Pour lui, « les besoins à satisfaire n’étaient pas sociaux mais idéologiques ». Cynisme effroyable : dans une parenthèse assassine, il affirme que « les homosexuels n’étaient pas interdits de mariage » avant la loi sur le mariage pour tous. Mais il oublie de dire qu’ils étaient obligés soit de rester célibataires, soit d’épouser une personne qu’ils n’aiment pas ! L’homo refoulé, et faisant souffrir, par l’absence de sentiments réciproques, une femme qu’il n’aime pas : voilà donc l’idéal de Paul Thibaud en matière de société ?

Brandissant la menace de la montée du FN, dont il rend entre autres les homos responsables, il prétend également que « les minorités à prétention morale » comme les LGBT « repoussent vers l’abstention ou l’extrémisme » « les citoyens ordinaires ». Il reproche au mariage pour tous de « camoufler la spécificité des couples homosexuels » et reprend cette fois le cliché du prosélytisme homosexuel : « les situations sur lesquelles il faudrait aligner le droit et qui n’existent guère, on travaille (en promouvant la PMA et la GPA) à les répandre en changeant le droit ».

Mais où est donc passé le bon vieux temps, où l’on disait clairement que l’homosexualité est moralement inférieure à l’hétérosexualité ? « Ce qui a changé, déplore en effet Paul Thibaud, ce ne sont pas les pratiques, mais le parti pris de les déclarer toutes d’égale valeur ». Il regrette ce « changement des valeurs qui ont pignon sur rue ». Pour Paul Thibaud, il faudrait instaurer le placard pour tous : ce serait tellement mieux ! Il fait de Christiane Taubira l’incarnation « d’un individualisme dogmatique d’origine révolutionnaire » – rien que ça ! Voilà un homme qui sait incarner la modération et la sobriété.

Mais comment a-t-on défendu le mariage pour tous selon Paul Thibaud ? C’est simple :

« Il est remarquable que l’on ait vu converger, pour bloquer le débat civique, deux idéologies opposées, celle qui veut dissoudre le social dans le droit des individus et celle qui veut l’écraser sous une homogénéité décrétée, l’une et l’autre faisant fond sur un démocratisme abstrait, donc intolérant. La laïcité n’y trouve pas son compte ».

Le mariage pour tous serait intolérant, anti-laïc, opposé au social… N’en jetez plus ! Mais Paul Thibaud, lui, en jette encore : pour lui, l’institution de la famille « n’existe qu’en fonction de la nature » (encore elle !). Pour lui, l’homoparentalité, c’est « un fouillis d’arrangements », qui ne serait que « la parenté d’un seul », c’est « l’effacement du souci du futur », la fin du « devoir de préparer l’avenir »… Avec l’homoparentalité, il est fini, « le temps des grandes espérances, publiques et privées » ! Finie aussi, « la protection des plus faibles et des absents » ! Il n’y a désormais plus « rien qui fasse écran à la combinaison des volontés ».

Paul Thibaud n’a pas honte de comparer les enfants de couples homosexuels aux « enfants maltraités » ou à une « fille mariée de force par son père » (page 160). Partant dans des considérations abstraites et éthérées, il dénonce un « changement général du régime de moralité », la fin « des exigences qui correspondaient aux conduites de responsabilité civique », un « monde de l’individu flottant et clos, dépourvu d’incorporation à aucune institution », « la répudiation de l’idée de devoir envers soi-même », un « individu coupé de l’extérieur, sans remords ni ambition », « une désinscription de l’individu, l’effacement du sentiment de ses devoirs propres ». Paul Thibaud est un peu perdu dans tout cela : « Cette égalité régit un monde devenu comme fantomatique, indistinct et conflictuel ».

La page 162 donne tout à coup lieu à un inattendu intermède dirigé… contre l’Islam, puisque selon Paul Thibaud, certains musulmans français seraient coupables d’ « un repli hargneux et répétitif ». Maître-ès-arts du cheveu sur la soupe, et recordman patenté du coq-à-l-âne, il reproche dans le même mouvement aux LGBT de prôner « la dévaluation du commun par l’égalitarisme individualiste » et de provoquer ainsi « une intransigeance stérile », mais aussi la montée du Front National (au cas où on aurait oublié qu’il l’a déjà dit six pages plus tôt).

Pour Paul Thibaud, l’homoparentalité, c’est « la rétrogradation de la sexualité procréative » (comprenne qui pourra !) et « la promotion du choix individuel et de l’artificialisme » (mais quelqu’un sait-il ce qu’est « l’artificialisme » ?). Décidément, ma bonne dame : tout rétrograde, puisqu’on apprend une page plus loin que l’on voit « partout la rétrogradation proclamée de la nature ». Le mariage pour tous, c’est, qu’on le sache : « le comble de la réduction de l’humanité à l’individu ».

Paul Thibaud a répété dans son article que les LGBT allaient faire monter le FN. En se relisant, il a dû avoir des remords de s’être montré si modéré, puisqu’il affirme ensuite, après avoir affirmé péremptoirement que le mariage pour tous serait une revendication prétendument individualiste :

« Pour Dumont, l’individualisme pur n’est pas stable, il suscite inévitablement son contraire à quoi il s’associe. […] L’effondrement des traditions, en 1918, sous le choc d’une démocratie importée, faisant exploser un individualisme expressionniste, a, selon Dumont, été la route du nazisme. »

Intégrer le mot « nazisme » dans un article sur le mariage pour tous : Xavier Bongibault en rêvait, Paul Thibaud l’a fait ! Et si ce n’est pas le nazisme, ce sera l’islamisme (il faut apparemment croire que les musulmans sont, avec les LGBT, l’autre face du Mal combattu par Paul Thibaud) :

« Il se pourrait néanmoins que, face à la dérive comme fatale du monde post-chrétien, à son anthropologie invraisemblable, l’homogénéité islamique apparaisse un recours, du moins dans nos banlieues. […] En somme, l’observance de la charia vous place déjà, sur terre, dans le royaume de Dieu. »

Si les LGBT ne sont pas responsables du retour du nazisme, ils seront bien coupables de l’établissement de la charia ! Par esprit de retenue sans doute, Paul Thibaud ne dit cependant rien sur la responsabilité supposée des LGBT dans le changement climatique ou la diffusion du virus Ebola.

L’article se termine sur une longue digression inutile consacrée à l’éloge de Marcel Gauchet (le directeur de rédaction qui a justement sélectionné l’article !) et à une réflexion sur Cornelius Castoriadis, qui n’en pourra mais et qui ne viendra pas s’en plaindre. Il n’est jamais inutile d’être bien vu par le directeur : Paul Thibaud pourra sans doute être récompensé pour son éloge en publiant un nouvel article lors d’un prochain numéro de la revue, où l’on débat entre gens de bonne compagnie qui se congratulent et se sélectionnent les uns les autres ! Affaire à suivre, sans doute…

3) Dans Le Débat, l’arrière-garde a de l’avenir.

Ces six illustres représentants de l’intelligentsia d’arrière-garde ont donc mis à profit leur énergie et leur savoir pour parvenir à ces réflexions de haut niveau. S’ils n’ont pas été satisfaits par les courts extraits ci-dessus, les lecteurs les plus kamikazes pourront lire ici le dossier complet de la revue (à leurs risques et périls). La revue est même disponible dans tous les kiosques jusqu’à la fin août – mais vous n’êtes pas obligé(e)s d’y courir pour vous la procurer.

Marcel Gauchet, directeur de rédaction de la revue Le Débat

Marcel Gauchet, directeur de rédaction de la revue Le Débat

Si l’on se penche sur les numéros précédents de la revue, est-il bien étonnant d’y retrouver, parmi les contributeurs aux numéros récents de cette revue, de farouches opposants au mariage et à l’adoption pour les couples de même sexe, comme Jean-Pierre Winter, Monette Vacquin, ou l’inénarrable Sylviane Agacinski ? En outre, Marcel Gauchet étant le directeur de rédaction de cette revue qui porte si mal son nom, on s’étonne moins, à présent, des récentes polémiques qu’a causées l’annonce de son intervention aux rendez-vous de l’histoire de Blois consacrés… aux rebelles dans l’Histoire !

On trouve une recension extrêmement enthousiaste de l’un des articles de ce dossier sur Atlantico, média clairement orienté à droite. Mais la plus grande joie des auteurs de ces articles sera sans doute de découvrir que leurs thèses sont vivement acclamées par un média lui aussi « dépassionné et libre de préjugés » : le site du Vatican !

Pour continuer sur cette lancée, où le goût pour le « n’importe quoi » s’y dispute à l’obsession acharnée contre les droits LGBT, on conseille vivement à la revue « Le Débat » de changer très vite de titre, et de s’appeler, dès le prochain numéro, la revue « Le Délire ».

Homoparentalité | Livres | Sociologie | 15.05.2011 - 22 h 43 | 1 COMMENTAIRES
Homoparentalités : « Ces enfants ne vont pas plus mal que les autres. »

Suzanne Heenen-Wolff, psychanalyste, psychologue et professeur de psychologie clinique à l’UCL, publie en mai 2011 un petit livre intitulé Homoparentalités aux éditions Fabert.

En voici la présentation rédigée par l’éditeur :

« Ce livre a pour but de tirer au clair certaines questions sur l’homosexualité et l’homoparentalité. Le terme « homoparentalité » désigne l’exercice de la fonction parentale par un couple formé de personnes de même sexe. Les questions suivantes se posent dans le cadre de ces nouvelles constellations familiales: Qu’est-ce qui constitue l’homosexualité ? Comment comprendre que des homosexuels ont le désir d’avoir des enfants? Comment font-ils pour en avoir ? Que sait-on de la vie des enfants grandissant avec des parents homosexuels ? Comment se construisent-ils ? Qu’en est-il de la différence des sexes pour eux? Sont-ils à même de devenir homosexuel à leur tour ? Depuis une trentaine d’années, des recherches cliniques dans ce contexte ont été menées un peu partout dans le monde et permettent des premières réponses à ces questions. »

Une interview de l’auteure ici montre une réflexion pleine de bon sens et d’intelligence : « on sait que ces enfants sont aussi intelligents que les autres, n’ont pas plus de difficultés dans leur vie affective et ne sont pas plus souvent homosexuels que la moyenne. On peut comparer avec d’autres enfants, c’est fiable. Mais cela ne dit rien sur leur bien-être, car d’autres facteurs peuvent intervenir, comme la stigmatisation. Mais celle-ci tend à disparaître car aujourd’hui, ce sont les familles traditionnelles qui sont minoritaires. » L’auteur ajoute : »si l’enfant grandit avec deux hommes ou deux femmes, dans un cadre sécurisant, il ne va pas moins bien que les autres ».

Interview intégrale disponible ici : http://www.moustique.be/actu-societe/16971/homoparentalite-ces-enfants-ne-vont-pas-plus-mal-que-les-autres

Publicité