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E.D.H. - Egalité des Droits Homos/hétéros
Le blog de Numa - pour faire appliquer un jour la devise "Liberté, égalité, fraternité".
Fiction | France | Homoparentalité | Homophobie | Mariage | People | 24.03.2013 - 04 h 10 | 8 COMMENTAIRES
La Barjot s’en va-t-aux Champs : Acte II

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La semaine dernière a été révélée l‘incroyable découverte d’un chercheur en littérature française : un vaudeville du 19e siècle est resté jusque là inconnu et inédit, alors qu’il est, selon toute apparence, signé de la main même de Georges Feydeau (les dernières analyses ont écarté la piste, un temps envisagée mais vraisemblablement erronée, d’une rédaction par le dramaturge Eugène Labiche).

A cette occasion, nous vous avons révélé l’acte I de cette pièce en trois actes. Rappelons que la pièce retrace, sur un mode comique, les tentatives infructueuses d’une demi-mondaine et de ses quelques compagnons pour prendre par la force l’avenue des Champs-Elysées. Voici donc à présent l’acte II du vaudeville « La Barjot s’en va-t-aux Champs« .

La Barjot s’en va-t-aux Champs, Pièce en trois actes

Acte IILa scène représente un petit local mal entretenu, sans fenêtre, éclairé par quelques lampes au néon. A droite, une dizaine de cartons sont entreposés les uns sur les autres. L’un d’entre eux déborde de quelques vêtements noirs, roses et blancs. A gauche, une table est couverte de papiers divers, flyers et prospectus. La décoration est sommaire : la pièce comporte simplement une plante verte, un fauteuil rouge avec un coussin bleu et un coussin blanc, ainsi qu’une étagère où sont disposés une petite horloge, quelques livres et des bibelots. Une quinzaine de chaises sont empilées en deux tas, contre le mur du fond.

La porte d’entrée grince lourdement. Entre Xavier Bongibault, qui referme derrière lui la porte à clé, avec beaucoup de difficulté car la serrure marche mal. Il s’avance dans la pièce, puis il dispose une dizaine de chaises dans la salle, face au fauteuil. Tout en s’activant, il réfléchit à voix haute :

Xavier Bongibault – C’est pas possible, j’y arriverai jamais. Tout ce travail à faire aujourd’hui… J’ai un planning encore plus chargé que du temps où je travaillais directement pour Frigide. Mais aujourd’hui, c’est le jour de ma vie : la manif de cet après-midi va être un beau succès. Allez, vite, je place la dernière ici… et c’est bon. Le programme de ce matin est chargé lui aussi : il va falloir être efficace.

Il pose la dernière chaise et s’assoit. Il jette un regard mécontent sur la pièce. Il se relève, il pose la plante sur une chaise face à lui, il met l’un de ses coussins sur une autre chaise, prend sur l’étagère l’horloge et une petite figurine en plastique pour les déposer sur deux autres chaises, puis il se rassoit.

Xavier Bongibault – Ah, là ça va mieux. Bon, nous pouvons donc commencer.

Il se redresse sur le fauteuil, lève un peu la tête, et regarde les chaises vides une à une.

Xavier Bongibault – Chers amis, je suis très heureux que vous soyez venus si nombreux aujourd’hui pour notre Assemblée générale de « Plus gays sans mariage ». Grâce à votre présence, le quorum est atteint, et nous allons pouvoir voter en toute transparence. Je tiens d’abord à vous dire que sans vous, je ne serais rien, et c’est à vous que je dois tout le bonheur de cette aventure humaine extraordinaire aux côtés de Frigide. (Il parle de plus en plus fort.) Nous représentons, tous ensemble, la liberté d’expression des homosexuels qui sont opposés à cette folie de « mariage pour tous », et nous ne nous laisserons pas bâillonner par des socialistes dictateurs. (Il se met à crier.) Oui, tous ensemble nous montrerons que les homosexuels ne doivent pas être les boucs-émissaires du gouvernement Ayrault ! Nous montrerons que les homosexuels soutiennent les droits de l’enfant, et qu’ils ne croient pas en l’utopie socialiste !

La pendule se met à sonner neuf coups sur sa chaise.

Xavier Bongibault – Merci. Je vais à présent vous lire le rapport d’activités, puis nous pourrons passer au vote, et je vous inviterai à boire un pot qui nous est offert par la paroisse de Rambouillet. (On entend frapper à la porte.) Le bon père de Rambouillet nous a fait l’honneur de nous offrir des restes de vin de messe et du gâteau d’hostie rassie : nous allons nous régaler !

On frappe de plus en plus fort. La porte est sur le point de sortir de ses gonds sous la force des coups. Il se lève à contrecoeur.

Xavier Bongibault – Oui, oui, j’arrive !

Il ouvre la porte. Entre Frigide Barjot, vêtue d’une jupe rose courte, d’une veste verte et d’un chapeau bicorne.

Frigide Barjot – Ah, quand même, on m’ouvre ! Tu as voulu m’empêcher de rentrer dans mon local ?! Tu as voulu m’interdire l’accès à cette pièce, comme le minable préfet de police qui m’a injustement privée des Champs-Elysées cet après-midi ! Tu es de leur côté, hein ? Tu es comme ce Jean-Pierre Michel que j’enverrai au gnouf le 04 avril pour crime de lèse-Barjot ! Je t’ai démasqué, imposteur ! J’aurais dû m’en douter !

Xavier Bongibault – Mais Frigide, pas du tout… J’étais en pleine AG de « Plus gay sans mariage », et on était dans des débats épineux, là. Je te rappelle qu’il faut que j’aie fini dans une heure, pour avoir le temps de me préparer les cheveux avant la manif de cet après-midi, et qu’après l’AG de « Plus gay sans mariage », j’ai encore celle de « Homovox » à faire tout seul, et puis celles de « Tous pour le mariage », « Jeunes pour la famille », « En marche pour l’enfance », « Juristes pour l’enfance », « Médecins et pédiatres pour l’enfance »…

Frigide Barjot – « Médecins et pédiatres pour l’enfance » ? Je t’ai refilé celle-là aussi ? Je ne me souvenais même plus d’avoir créé ce truc. Faudrait quand même que je les note au fur et à mesure… A propos de cheveux, tu as vu mon beau bicorne ? C’est mon accessoire fétiche pour remonter l’avenue de la Grande Armée tout à l’heure. Nous sommes le peuple ! Nous sommes la Grande Armée ! Vous êtes mes grognards !

Xavier Bongibault, enthousiaste – Oui, nous sommes le peuple ! Nous sommes la Grande Armée ! Et tu es notre grognasse !

Frigide Barjot – Oui, euh… Et attends, j’ai plein d’idées pour cet après-midi. La reine du marketing, on voit bien que c’est moi. J’ai des trucs super rassembleurs comme faire sauter tous les manifestants sur le pied droit, les mains sur la tête, les yeux fermés, sur une musique de David Guetta, et en huant de toutes leurs forces contre Hollande, Peillon et Taubira.

Xavier Bongibault – Peillon ? Il a participé à la loi sur le mariage pour tous ?!

Frigide Barjot – Avec le nom qu’il a, je peux te dire que crier « Peillon » en plein Neuilly, ça va déclencher des émeutes. Ils vont tous croire qu’on en veut à leur porte-monnaie, et là…

On entend soudain la musique du Chant du Départ s’élever dans la pièce : « La Victoire en chantant / Nous ouvre la barrière / La liberté guide nos pas !… »

Frigide Barjot – Ah, tiens, mon portable qui sonne. Eh bien, rends-toi utile pour une fois : décroche !

Xavier Bongibault – Manifpourtous allo oui bonjour ici Xavier je vous écoute bonjour que puis-je pour vous ? Ah, Jean-François, c’est toi ! Je suis bien heureux de t’entendre ! Comment ? Les députés et sympathisants UMP vont venir au local pour nous acheter des polos ? Mais c’est une super nouvelle ! Ils doivent arriver quand ? Ce serait bien que je le sache pour m’organiser, parce que j’ai des choses importantes à faire avant la manif : j’ai 10 AG de prévues, et j’ai acheté un carton complet de bouteilles d’eau oxygénée pour être prêt capillairement.

On frappe à la porte. On entend une voix féminine crier : « Bon, vous ouvrez, les mous du genou ! Y en a qui attendent ! »

Xavier Bongibault – Ah, Jean-François, je te laisse, je crois qu’ils sont arrivés.

Le temps qu’il raccroche, les coups redoublent d’intensité. La porte éclate en un bruit sec. Entrent Nadine Morano et David Douillet, suivis d’une dizaine de députés UMP et de sympathisants qui se serrent tous les uns contre les autres au fur et à mesure qu’ils rentrent dans la pièce. Nadine Morano commence à fouiller dans les cartons et à déballer les polos.

David Douillet, la poignée de la porte à la main – Dites donc, c’est pas grand ici. Heureusement qu’on a fait un peu d’espace en retirant la porte avec Nadine.

Frigide Barjot, avec un grand sourire – Ah, chers amis, que je suis contente de vous voir ! Elle les embrasse un à un, tout en murmurant pour elle-même : « Ils ont intérêt à me la rembourser, ma porte, le grand zouave et la surexcitée… » Pendant ce temps, les députés observent, trient et essaient les polos. Ils posent leurs questions tour à tour à Xavier Bongibault et à Frigide Barjot :

Rachida Dati – Ils sont intéressants, vos polos, mais vous n’auriez pas les mêmes en Dior ? Ou au moins en Chanel ?

Hervé Mariton – Ils sont formidables ! J’en prendrai un bleu, un violet, un orange, un rouge, un noir, un blanc, un vert…! Et est-ce que vous auriez les mêmes en gilets ?

Jean-Pierre Raffarin -Vous n’en avez pas en anglais ? J’ai une idée de slogan pour vous : Yes, to win, the no to the marriage needs the yes to the Barjotte ! C’est porteur, je vous assure !

Peu à peu, tout le monde se met à parler en même temps, si bien qu’au fur et à mesure des interventions des personnalités de droite, chacun s’exprime dans un brouhaha de plus en plus confus.

Marine Le Pen – Vous m’en mettrez un très très noir ! C’est pour papa !

Henri Guaino, la voix tremblotante et le geste ample – Ces polos me rappellent les deux femmes qui m’ont élevé. Car oui, j’ai été élevé par deux femmes, et…

Nadine Morano – Oh, arrête avec tes salades, Riton. Dites donc, les gars, c’est quoi ça, vous pourriez avoir un polo avec la tête de Sarko !  Le vrai opposant au mariage des homos, c’est tout de même lui. Et je suis bien placée pour le savoir : c’est lui qui m’a demandé de faire couler la loi sur le beau-parent en 2008 ! C’est le seul truc que j’ai réussi en 5 ans, alors vous pensez que je suis pas près de l’oublier !

Bruno Gollnisch – Ah, il n’y a rien en allemand ou en japonais ! Mes amis de là-bas ne vont rien comprendre si je leur rapporte des trucs roses écrits en français ! Vous voulez me faire passer pour quoi ?

Jacques Myard – Dites moi, Madame Barjot, vous a-t-on déjà dit que vous aviez une belle petite jupe, et un fort beau bicorne ? Moi-même, j’ai eu un certain succès avec les petites Anglaises il y a quelques années, et je leur faisais découvrir ma recette de poulet au champagne. Avec votre beau minois, vous pourriez passer quelques heures avec moi…

Marc Le Fur – Un papa, une maman… mais aussi une belle-mère ! Ces polos veulent la mort de la belle-mère !

Le vacarme est de plus en plus fort. On ne distingue plus les paroles des uns et des autres. La pendule sur la chaise se met à sonner dix coups.

Frigide Barjot, excédée, se met à crier – Dehors, dehors, dehors ! Foutez- moi la paix avec vos belles-mères, vos gilets rouges et vos Japonais ! Dehors, dehors !

Elle évacue les députés UMP et leurs sympathisants en les poussant vers la sortie. Xavier Bongibault empêche Georges Tron de dérober une paire de chaussures de la Manif pour tous, Christian Jacob manque de tomber en trébuchant sur les débris de la porte cassée, et Eric Woerth profite du désordre de la situation pour voler deux polos en toute discrétion.

Frigide Barjot – Ah mais c’est qu’on n’est plus tranquille chez soi, ici ! Qu’ils aillent mettre le souk chez les concurrents : ils n’ont qu’à aller chez Boutin ! J’ai un plan de conquête à peaufiner, moi. Une stratégie à élaborer. J’ai besoin de calme ! Tu sais, Xavier, j’ai compris pourquoi Napoléon avait perdu Waterloo, hein.

Xavier Bongibault, faisant semblant d’avoir compris la dernière phrase – Hm ?

Frigide Barjot – Oui. Il n’a pas fait suffisamment confiance à ses plus fidèles alliés. Je ne referai pas la même erreur une seconde fois.

Xavier Bongibault – Tu vas donc nous accorder des rôles un peu plus importants et nous donner des vraies responsabilités pour nous montrer que tu nous fais confiance ?

Frigide Barjot – Oui. Et pour commencer, tu vas aller m’acheter tout de suite du café pour m’en faire une grande tasse : ça évitera que je m’endorme et on sera à l’heure. Allez, dépêche-toi !

Il sort en courant. Frigide Barjot se met à sa table, et commence à écrire.

Frigide Barjot, réfléchissant à voix haute – Alors… Si jamais Wellington – euh, Hollande – essaie de m’attaquer par l’Ouest, je lui répondrai aussitôt avec les troupes de Grouchy – euh, Fromentin – qui remonteront vers la Grande Armée dont j’aurai le commandement. A ce moment-là, Laurence Tcheng et Tugdual Derville, à la tête des cortèges de l’Ouest et du Nord, pourront lancer une contre-offensive en direction des Champs-Elysées qui seront repris des mains de la monarchie hollandaise.

Au fur et à mesure qu’elle parle, on voit apparaître peu à peu une tête à l’entrée du local. Il s’agit d’un homme brun, d’une soixante d’années. Il entre.

Nicolas Sarkozy – Bonjour, Madame Barjotte.

Frigide Barjot – Oh, bonjour Monsieur le Président ! Je suis très honoré de vous voir ici ! Que me veut l’honneur de votre visite ? Moi, je vous préviens, je n’ai ni majordome ni cuisinière par ici, donc ils ne dénonceront pas votre venue ici à la justice ! Par contre, je vous le dis aussi, je n’ai pas autant à vous donner que Liliane. Mes millions, je les garde pour dans trois ans, quand tout le monde m’aura complètement oubliée et que je ne servirai plus qu’à faire peur aux enfants qui refusent de manger leur soupe. Mais qu’est-ce qui vous amène, pour le moment ?

Nicolas Sarkozy – Madame Barjot, vous voulez savoir ce qui m’amène ? Eh bien, je vais vous le dire, ce qui m’amène. J’ai échappé aux griffes du juge Gentil, et je viens tout juste d’arriver. J’ai réussi de justesse à échapper à Valérie Boyer et Nadine Morano – je me suis caché dans une haie quand j’ai entendu leurs cris sur la route. Non mais vous avez vu la bande de bras cassés qu’il m’a fallu gérer pendant 5 ans ? Vous imaginez le courage que j’ai eu ? Mais maintenant je suis fatigué : je voudrais me reposer de tout cela. Alors je me demandais si vous ne pourriez pas me dissimuler ici, le temps que je me refasse une santé politique. Si je gère des flux financiers qataris, comme c’est prévu actuellement, je vous paierai un petit loyer, naturellement.

Frigide Barjot – Ah, Monsieur le Président ! C’est un honneur pour moi de vous accueillir en mon humble demeure ! Je suis émue ! Vous seriez en exil chez moi, comme je l’ai été à Sainte-Hélène ! Eh bien venez, Président, je vous accueille ! Et moi, j’irai à la conquête de Paris, à la tête de la Grande Armée, pour reprendre aux ennemis de la France et des Français l’Arc de Triomphe et les Champs-Elysées ! Elle se met à chanter : « J’aime l’oignon frit à l’huile, j’aime l’oignon quand il est bon, au pas camarade, au pas au pas au pas ». Elle sort tout en chantant, son papier à la main et son bicorne sur la tête.

Nicolas Sarkozy – Cette femme est encore plus folle que Claude Greff et Nadine Morno réunies. Voilà maintenant qu’elle se prend pour Napoléon. C’est complètement stupide. (Il se lève et met un coussin sur sa tête). Car tout le monde sait bien que Napoléon, c’est moi.

(Le rideau tombe. Fin du second acte).

Fiction | France | Homophobie | Mariage | Politique | 15.03.2013 - 11 h 58 | 12 COMMENTAIRES
La Barjot s’en va-t-aux Champs : le manuscrit retrouvé

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Le vendredi, c’est lecture, détente et culture pour préparer le week-end ! Or, une découverte importante dans l’histoire du théâtre vient d’être faite cette semaine par un spécialiste de la littérature du 19eme siècle. En effet, un manuscrit daté de 1883, et signé de la main d’Eugène Labiche ou de Georges Feydeau (les analyses graphologiques sont en cours), vient d’être retrouvé, plié en quatre dans la doublure d’un fauteuil Voltaire qu’il venait d’acheter auprès d’un brocanteur.

L’intrigue en est simple : une mondaine excentrique et croyante, répondant au nom de Frigide Barjot, compte prendre d’assaut les Champs-Elysées. Pour cela, elle réunit autour d’elle un certain nombre de bourgeois maladroits, qui se laissent entraîner par son plan de conquête, et finissent par se fâcher avec la préfecture de police.

Voici le début de la pièce, retranscrit à partir du manuscrit original par notre expert littéraire.

La Barjot s’en va-t-aux Champs, Pièce en trois actes

Acte ILa scène représente le bureau spacieux d’un appartement cossu du XVe arrondissement de Paris. Assis autour d’une table, les principaux responsables de la Manif pour tous débattent avec quelques-uns de leurs invités, conseillers et mécènes. Au lever du rideau, Frigide Barjot se lève et lance des liasses de papiers en l’air, d’un air très énervé.

Frigide Barjot – Faut arrêter maintenant ! Ca fait des heures qu’on discute !

Laurence Tcheng – Mais, Frigide, on vient à peine de commencer…

Frigide Barjot – Ca fait des heures, j’te dis ! De toute façon, dès que Derville se met à parler, on a l’impression que c’est des journées qui passent. On n’est pas à l’Assemblée ici ! Derville, si tu te prends pour Mariton, t’as qu’à mettre des pulls mauves, et on n’en parle plus !

(Tugdual Derville fait mine de vouloir parler, mais Frigide Barjot reprend la parole aussi sec.)

Frigide Barjot – De toute façon, c’est tout vu ! Maintenant, assez de blabla : moi je m’en fous, je prendrai les Champs, que la Préfecture le veuille ou non ! On est en démocratie, alors c’est pas un préfet qui va m’interdire de marcher sur les Champs ! Les Champs, c’est le haut lieu de la culture et de la tradition française! ! Alors, avec ma carrière dans la chanson et le cinéma, si moi je représente pas la quintessence de l’élégance à la française, je veux bien me pendre !

Christine Boutin (tout bas) – Ouais, des promesses, toujours des promesses…

Xavier Bongibault – Non mais c’est évident que Frigide a raison.

Philippe Brillault – Ecoutez, on ne va pas recommencer avec cette histoire ! Mes administrés du Chesnay s’inquiètent : à neuf jours de la manif, il n’y a toujours pas de trajet ! Si la préfecture refuse toujours de nous laisser les Champs, il va bien falloir trouver autre chose.

Frigide Barjot – Toi, tu n’as même pas été capable de nous pondre une pétition qui tienne la route, alors fais-toi discret !

Xavier Bongibault – Là, ouais, Frigide a raison.

Claude Bébéar – Il faudrait tout de même s’assurer qu’il n’y aura pas de casse. J’ai une agence sur les Champs, moi, je n’ai pas envie qu’elle soit vandalisée. Après, il peut y avoir des accidents, ça c’est pas grave : ça incitera les gens à souscrire des contrats « Soin, dépendance et invalidité », dont (il sort un énorme dossier de feuilles de son attaché-case) j’ai ramené quelques exemplaires au cas où il vous arriverait quelque chose. On ne sait jamais : la souscription n’est pas chère, je peux même vous faire une remise de 10%, et…

Frigide Barjot – Je vous dis que je prendrai les Champs ! Que vous le vouliez ou non ! Vous êtes des lâches ! Des incapables ! Des…

Claude Bébéar – Eh oh, du calme. Avec tous les sous que je donne, j’ai quand même le droit de donner mon avis.

Tugdual Derville – Claude et Philippe ont raison, il faut arrêter avec cette histoire : les fidèles sont un peu décontenancés et ne savent pas s’ils vont venir.

André Vingt-Trois – Ca c’est vrai ! En province, les collègues sont même en train de se demander si ça vaut vraiment le coup de faire décaler les messes pour que les gens aient leur dimanche matin de libre. Dans la France rurale, il y a plein de cardinaux qui disent que ça fait faire des heures supplémentaires le samedi soir, sans compter la fatigue des trajets en bus. Il faut se décider pour un trajet, et respecter la préfecture.

Frigide Barjot – M’en fous ! On doit aller sur les Champs ! Vous êtes des pantins ! Des guignols ! Des ahuris !

Xavier Bongibault – Frigide a raison.

Basile de Koch – Du calme, chérie…

Xavier Bongibault – Tout ça à cause de ce collabo d’Hollande. Il est pire que Hitler, hein ! Vous voyez, j’avais raison !

Claude Bébéar – Finalement, on n’aurait pas dû écouter Christine. L’histoire du printemps arabe et de prendre une place de Paris pour se faire entendre, c’était une mauvaise idée.

Christine Boutin – Ca va me retomber dessus ! Elle est bonne, celle-là ! Ce n’est pas moi qui ai choisi une comique-troupière pour représenter un mouvement sérieux comme le nôtre. On vit une crise de civilisation qui va mettre fin à l’humanité et aux droits de l’homme, et on nous sort une saltimbanque écervelée pour défendre notre opinion ! Vous croyez que ça me plaît, à moi, de défiler avec des ballons saugrenus, entourée de gens qui n’ont rien compris à ce qu’on raconte et sur de la musique braillarde ?

Frigide Barjot – Ne nous divisons pas. Moi je dis que tu as eu raison, Christine. C’est pas parce que t’es has been que t’as plus de ressources. (Chrstine Boutin veut répondre, mais Frigide Barjot se met à crier) On va prendre une place ! On va faire le Printemps arabe ! On part à la conquête des Champs, comme en 44 !

Tugdual Derville – Parti comme c’est, on va surtout prendre la fuite. Ou se prendre un rateau de plus, après ton livre qui a fait un flop et la pétition qui n’a servi à rien.

(Christine Boutin rit discrètement.)

Laurence Tcheng – Bon, on leur propose quoi, comme trajet, à la préfecture, alors ? On passe par le vingtième et la banlieue ? C’est ça que vous voulez ?

Tous – Ah non, pas la banlieue !

Philippe Brillault – La ruralité, ça va bien comme ça, hein : moi, j’ai déjà le Chesnay.

Christine Boutin – Eh bien moi, j’ai eu Rambouillet ! Alors dans l’abnégation, je suis celle qui est allée la plus loin ! D’ailleurs…

Frigide Barjot (qui fulmine) – On prend les Champs, on prend les Champs, on prend les Champs !

Xavier Bongibault – Frigide a raison.

Claude Bébéar – Bon, c’est fini, le perroquet ?

André Vingt-Trois – Je vais réunir les conseillers juridiques de l’archevêché, et nous allons voir ce qu’ils peuvent faire. Il faut aussi que je rappelle François pour lui demander un service

Frigide Barjot – Tu appelles Hollande ? Tu lui dis qu’il doit retirer la loi Taubira ! Et je veux le rencontrer immédiatement !

Xavier Bongibault – Et tu lui dis que c’est un collabo ! Un nazi ! Un Hitler !

André Vingt-Trois – Mais non, j’appelle le pape, Bergoglio.

Tous – Le Saint Père !

Christine Boutin – Oui, eh bien là c’est carrément l’aide du Saint-esprit qu’il nous faudrait…

André Vingt-Trois – Allons, la séance est levée, la messe est dite, et bonsoir chez vous !

(Le rideau tombe. Fin du premier acte.)

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